L’esthétique, une histoire de goûts ? Partie II

Dans l’épisode précédent…

Dans la première partie, nous avions vu que des stimuli simples étaient associés à des sentiments positifs (grâce à leur fluence perceptive) et étaient, par conséquent, jugés “beaux”. Nous avions vu aussi que, de manière relativement contradictoire, d’autres recherches scientifiques montraient que des stimuli plus complexes étaient préférés et trouvés plus esthétiques. Heureusement, une nouvelle théorie psychologique du jugement esthétique répond à ces résultats contradictoires et les rends compatibles. Cette théorie est en partie dérivée des travaux les plus récents en psychologie cognitive, dont un des représentants les plus connus est Daniel Kahneman, lauréat du prix Nobel d’économie en 2002, auteur de l’ouvrage “Thinking, Fast and Slow”. Il s’agit des travaux concernant les théories Dual process.

Théories “dual process” de la cognition humaine

La Dual Process Theory est un cadre méta théorique qui postule que le conflit entre deux types de processus cognitifs peut expliquer la majorité des patterns décisionnels humains (Evans & Stanovich, 2013). En d’autres termes, cette théorie stipule que les pensées humaines peuvent survenir de deux façons différentes, grâce à deux mécanismes distincts. Le premier est dit automatique (fast) et le second contrôlé (slow). On parle aussi de système 1 et système 2. Daniel Kahneman parle lui d’intuition et de raisonnement. Cette dissociation fait écho au mythe selon lequel l’hémisphère cérébral droit serait en charge de notre créativité tandis que le gauche serait analytique et logique.

Mais les études en neurosciences tendent à démontrer que ce n’est qu’un mythe, qui n’a pas de validité scientifique. Il est par contre largement plus plausible que le système limbique corresponde aux processus du système 1 rapides et intuitifs, et que le lobe frontal corresponde aux processus du système 2 contrôlés et lents.

Un bon exercice pour se rendre compte de ce que sont les systèmes 1 et 2, est d’essayer de résoudre les 3 problèmes suivants : 

  • Une batte et une balle valent au total 1,10 €. La batte vaut 1,00 € de plus que la balle. Combien coûte la balle ?
  • Si 5 machines produisent 5 articles en 5 minutes, combien de temps faudrait-il à 100 machines pour fabriquer 100 articles ?
  • Un lac est recouvert de nénuphars dont l’étendue double chaque jour. Si les nénuphars mettent 48 jours à couvrir toute la surface du lac, en combien de temps en couvriraient-ils la moitié ?

Ces questions forment le CRT (Cognitive Reflection Test; Shane, 2005) et ont pour particularité de provoquer une très forte envie de répondre intuitivement et rapidement au problème (donc en utilisant notre système 1 seulement), alors qu’en réalité la réponse intuitive est fausse. Pour bien répondre à ces questions, il faut donc inhiber la réponse automatique du système 1 et engager le système 2 dans la réflexion, lent et logique, pour trouver la bonne réponse.

Les réponses évidentes mais fausses sont :

  • 0,10 €
  • 100 minutes
  • 24 jours

Alors que les réponses correctes, mais non intuitives, sont :

  • 0,5 €
  • 5 minutes
  • 47 jours

Mais quel est le lien avec notre perception de l’esthétique ?

Des chercheurs ont construit un modèle théorique pour répondre à la contradiction dans les travaux sur le jugement esthétique. Ce modèle (PIAMPleasure-Interest Model of Aesthetic Liking, Graf et Landwehr, 2015; 2017) postule que le jugement de l’esthétique peut lui aussi se construire soit sur le système 1 soit le système 2, correspondants respectivement à la voie du plaisir et la voie de l’intérêt.

croquis d'un cerveau

En fonction du système utilisé, on percevra donc comme plus ou moins beaux certains stimuli visuels. Par exemple, si on traite un stimulus visuel avec notre système 1, on le trouvera beau lorsque celui-ci est facile à reconnaître, et donc sera de forme simple, symétrique, bien contrasté. Mais le même stimulus traité par notre système 2 ne produira pas forcément en nous le même jugement de beauté esthétique. Dans ce cas, nous trouverions le stimulus trop simple, ennuyeux, pas stimulant, pas innovant, et nous jugerions qu’il n’est pas beau.

À l’inverse, un stimulus visuel complexe, atypique, avec des contrastes légers et subtiles sera difficile à traiter pour le système 1. Ce stimulus procurera donc un sentiment désagréable, causé par la difficulté à l’identifier. Le même stimulus pourrait cependant être très apprécié. Si elle a assez de ressources cognitives disponibles, et qu’elle en a la motivation, la personne qui perçoit le stimulus pourra engager son système 2 réflexif, pour chercher un sens plus profond et pouvoir apprécier la complexité du stimulus.

Petite métaphore gustative pour mieux appréhender le modèle

Prenons deux stimuli gustatifs : du jus d’orange industriel et du jus d’une orange fraîchement pressée. Prenons aussi deux goûteurs, pour symboliser le système 1 et le système 2 : un enfant, et un adulte passionné d’agrumes.

un verre de jus d'orange bien frais
  1. On leur fait goûter le jus d’orange industriel.
    1. Dans ce cas, l’enfant (système 1) ne conscientise pas son appréciation. Il adore ce jus parce qu’il est très sucré, et que notre biologie (et psychologie) est programmée pour aimer le sucre. Sans réfléchir, il est alors sous le charme de ce produit industriel, qu’il trouve bon.
    2. L’adulte, étant très intéressé par les agrumes, ne s’arrête pas à cette perception du sucré, que sa biologie est pourtant elle aussi programmée à aimer. Il rentre dans un processus conscient, plus lent et réflexif pour estimer à quel point il estime que c’est un bon jus d’orange ou pas. Il fait alors appel à ses connaissances sur les oranges, et sait qu’elles doivent contenir de la pulpe et une certaine acidité, qu’il ne retrouve pas dans ce jus industriel. Il juge alors que ce produit n’est pas bon.
  2. Quand on leur fait goûter le jus d’orange fraîchement pressé,
    1. Le jeune enfant aura instinctivement une réaction de répulsion face à l’acidité, au manque de sucre, et à la pulpe. Il ne s’engagera pas dans une réflexion plus construite et va donc estimer qu’il n’aime pas ce jus d’orange.
    2. L’adulte va lui aussi sentir d’abord l’acidité, dont sa biologie ne raffole pas. Mais, puisqu’il est intéressé par les agrumes, il va dépasser cette première réaction instinctive. Il sera en mesure de construire sa réflexion et de mettre plus de sens dans son expérience gustative au travers de ce produit qui est plus brut et naturel. 

On ne peut pas objectivement dire que l’un ou l’autre des produits est bon ou mauvais. En termes d’expériences, ils produisent tous les deux des effets différents qui séduiront des personnes différentes.

Finalement, peut-on discuter des goûts et des couleurs ?

On répond donc ici à la question originelle en disant que les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas, que c’est subjectif.

Mais ce n’est pas vrai tout le temps. Pour traiter un stimulus, si l’on s’arrête à l’impression créée par le système 1 intuitif, on est capables de prédire les préférences des gens, puisque globalement, tous aiment certaines caractéristiques (la simplicité, la clarté, la symétrie, entre autres) parce qu’elles les aident à percevoir rapidement et efficacement le stimulus, ce qui procure un sentiment de plaisir (comme le fait le sucre du jus de fruit industriel). Par contre, le jugement esthétique du système 2 fait appel à la conscience, la réflexion, l’histoire de vie du sujet. En ce sens, la perception que va engendrer le système 2 est alors très difficile à prédire, puisque fortement subjective. Néanmoins, une règle générale serait que, si l’on favorise le traitement du stimulus par le système 2 (par exemple en donnant un titre explicite aux bouteilles de jus d’orange, comme “Oranges pressées du Maroc”), on peut alors favoriser son appréciation esthétique (ou de goût dans le cas du jus d’orange).


Références: 

  • Evans, J. S. B. T., & Stanovich, K. E. (2013). Dual process theories of higher cognition: Advancing the debate. Perspectives on Psychological Science, 8(3), 223–241. https://doi.org/10.1177/1745691612460685
  • Graf, L. K. M., & Landwehr, J. R. (2015). A Dual-Process Perspective on Fluency-Based Aesthetics: The Pleasure-Interest Model of Aesthetic Liking. Personality and Social Psychology Review, 19(4), 395–410. https://doi.org/10.1177/1088868315574978
  • Graf, L. K. M., & Landwehr, J. R. (2017). Aesthetic pleasure versus aesthetic interest: The two routes to aesthetic liking. Frontiers in Psychology, 8(JAN). https://doi.org/10.3389/fpsyg.2017.00015
  • Kahneman, D. (2011). Thinking, fast and slow. New York: Farrar, Straus and Giroux.
  • Shane, F. (2005). “Cognitive Reflection and Decision Making”. Journal of Economic Perspectives. 19 (4): 25–42.